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En route vers le numérique

S'approprier la révolution numérique

L'internet a le don de stimuler les prophètes. Curieusement, la plupart des opinions - enthousiastes ou négatives - qui s'expriment aujourd'hui me semblent partager deux points communs: leur caractère péremptoire et la conviction que la technologie, à elle seule, est capable de changer la société.

L'internet n'est pourtant rien d'autre qu'un réseau de communication: le téléphone de l'ordinateur. Totalement décentralisé, mondial, particulièrement économique, il a naturellement un très fort impact sur le coût et l'intensité des échanges entre les machines et derrière elles, entre les hommes. Mais au-delà? L'internet est-il la " cinquième colonne " des néonazis et des pédophiles ou le moyen par lequel zapatistes ou Bosniaques ont pu garder un lien avec le monde? Les deux. Le réseau des pirates ou celui des flics? Celui des créateurs ou des " copilleurs "? Il est tout cela à la fois: l'internet préfigure la banalisation totale des échanges électroniques et leur inclusion naturelle parmi les modes de communication auxquels nous recourons chaque jour.

Il n'est sans doute pas exagéré de comparer la révolution numérique d'aujourd'hui à la révolution industrielle d'hier. De nouvelles barrières aux échanges sautent. Les structures, les hiérarchies et les divisions habituelles se fragilisent. Un monde dans lequel communiquer à des milliers de kilomètres et avec des milliers d'interlocuteurs devient possible sans délai, et où cela ne coûte pratiquement rien, ne fonctionne certainement plus comme le monde auquel nous sommes habitués.

Dans cette révolution, l'internet est - potentiellement - une bonne nouvelle pour les partisans d'alternatives sociales et économiques. Il rend très difficile le contrôle des réseaux par les Big Brothers de tous ordres, technocrates et multinationales (1); il met à disposition de tous (tous ceux qui y ont accès s'entend) des moyens nouveaux d'expression, voire d'action; il peut faciliter une meilleure insertion des pays en développement dans les échanges économiques et culturels mondiaux…

Bref, l'internet démontre, et c'est là l'essentiel, que la fameuse société de l'information peut prendre des formes différentes selon la volonté des acteurs qui la bâtissent. Certains l'ont bien compris. Derrière la juvénile façade new-age soixante-huitarde de la cyberculture, ce sont bien souvent des idées de type libéral-libertaire, hostiles à toute forme de régulation, qui s'expriment. Face à eux, aux côtés des défenseurs des valeurs morales et familiales, les grands acteurs de l'édition, les détenteurs de copyrights qui défendent leur emprise sur la création et sa diffusion. Pouvons-nous par ignorance, faiblesse ou dogmatisme leur abandonner le terrain?

Il est temps que les citoyens, les associations, les politiques se saisissent de la révolution numérique. Comment? Avant tout en favorisant l'appropriation sociale de ces formes de communication: faciliter l'accès de tous aux inforoutes, former aux usages, développer des expériences locales ou des communautés virtuelles en dehors d'une stricte logique de profit, aider au développement de contenus nationaux, voire locaux. Ensuite (mais seulement ensuite!), en réexaminant les règles selon lesquelles s'équilibrent, dans notre pays et à l'extérieur, l'économique et le social, l'individuel et le collectif. Voici un chantier qu'il est urgent d'ouvrir.

En quoi consiste cette révolution ? En quoi nous fait-elle entrer dans un nouvel âge pour l’humanité ? Voici quelques-unes des questions qui ont été évoquées pendant la conférence.

I/ Le numérique est à l’origine de cinq grands bouleversements

gbabinetGilles Babinet – Serial Entrepreneur, membre du CNN

Tout d’abord, le numérique bouleverse l’accès à la connaissance. Aujourd’hui, il suffit d’un accès à Internet pour avoir accès à Wikipédia, une encyclopédie multilingue dont l’ensemble des wikimediaarticles mesure 178 mètres s’il fallait les imprimer sur du papier A4. Voici une observation qui nous paraît banale, à nous tous qui sommes des internautes quotidiens. Mais, dans les prochaines années à venir, deux milliards d’individus auront désormais accès à Internet, par le biais de tablettes à bas coûts. Il s’agit là d’une véritable révolution. L’accès à la connaissance n’aura jamais été aussi répandu, aussi instantané, dans le monde. De ce point de vue-là, la révolution numérique est comparable à la révolution de l’imprimerie, laquelle a mis à disposition des textes sacrés qui n’étaient accessibles qu’à quelques initiés disposant de bibliothèques fournies. En effet l’analogie se tient dans le sens où l’imprimerie a démocratisé le savoir. Dans les cinquante premières années qui ont suivi son invention, ce sont pas moins de vingt millions de livres qui ont été publiés, contribuant à l’alphabétisation de l’Europe. Dans le même temps, les initiatives comme le Projet Gutenberg ou celle de la fondation Wikimedia contribuent à porter le savoir dans des zones isolées, des secteurs défavorisés, via le réseau mondial.

II/ La révolution numérique s’accompagne également d’une révolution dans la formation et dans l’éducation

Gilles Babinet a notamment cité deux exemples :

Le premier exemple est issu d’un professeur de Standford qui décide de mettre l’un de ses cours sur Internet. Habitué à enseigner à 160 étudiants de Standford, il ne s’imaginait pas que la discipline qu’il enseigne allait susciter un intérêt important. Et pourtant, quelques mois après la mise en ligne de son cours, il se rend compte que 160 000 étudiants se sont inscrits à son cours. Comment allait-il corriger l’ensemble des copies de ces nouveaux étudiants qui accèdent à son cours par Internet ? Il a corrigé et mis en ligne quelques copies supplémentaires. Et, à sa grande surprise, il s’est aperçu par la suite que les étudiants eux-mêmes corrigeaient les copies de leurs congénères. Le résultat, c’est que ce professeur estime que sur les 160 000 étudiants, environ 24000 ont le niveau des 160 étudiants qui étaient physiquement présents au cours du professeur à Standford. Autrement dit, il n’est plus nécessaire d’être physiquement présent au cours pour recevoir une formation de qualité. Il n’est plus nécessaire d’intégrer une grande université américaine pour recevoir une formation de qualité mondiale. Internet peut se substituer à l’enseignement universitaire, dans une certaine mesure.

Désormais la formation de Standford et d’autres prestigieuses universités américaines sont désormais accessibles à tous. Il y a là une évolution majeure dans l’enseignement.

III/ En outre, la troisième révolution numérique tient à notre système politique

youtubeL’ensemble de notre système politique s’est bâti pour gouverner une société industrielle. Mais aujourd’hui la révolution numérique remet en cause les fondements de cette organisation socio-politique. En effet, le numérique a pour spécificité de supprimer les intermédiaires et de connecter l’utilisateur final au producteur. Ainsi, les « liseuses électroniques », les réseaux sociaux et les blogs permettent aux auteurs d’entrer directement en relation avec leurs lecteurs, sans avoir à passer par l’intermédiaire des éditeurs. De la même façon, dans le secteur musical, YouTube permet aux musiciens de s’adresser directement à leurs clients sans avoir à passer par des maisons de disque.

Si l’on assiste aux mêmes phénomènes de désintermédiation en politique, alors, le digital va connecter de façon directe le citoyen aux décisions du gouvernement, en contournant les intermédiaires. Autrement, les décisions gouvernementales ne seront plus le fait d’une décision ministérielle, mais le fait d’un processus collaboratif impliquant les citoyens. Aujourd’hui, on voit en Islande, que la constitution est en train d’être rédigée de façon participative. Autrement dit, la constitution n’est plus le résultat du travail de quelques élites politiques du pays. La constitution, à l’image de Wikipédia, la première encyclopédie collaborative, est le fruit d’un travail participatif impliquant tous les citoyens volontaires.

IV/ Dans le domaine de la santé, l’essor des objets connectés et des big data, favorisera la prèvention plutôt que les traitements, objectif guérir plus vite !

Autrement dit, on va passer d’une logique de guérison à une logique de prévention.

bracelets connectesExemple de smartwatch avec podomètre

Les dépenses de santé en 2011 étaient faramineuses : 240 milliards d’euros. Soit presque la même chose que le budget de l’Etat. Dans ce contexte, il s’agit de faire des économies, ce que vont permettre les nouvelles technologies. On le voit déjà avec l’apparition des smartphones, puis dorénavant avec la commercialisation progressive de smartwatchs ou d’applications et jeux vidéo pour faire du sport : on est entouré par des capteurs qui quantifient notre activité physique et vont nous permettre de faire de la prévention. Cette tendance va s’exprimer dans le mouvement du Quantified Self, ou « Soi Quantifié » en français. Il représente l’univers des données qui ont trait à une personne, lesquelles permettent de mesurer son activité. Des grandes marques de sport telles que Nike ou Adidas se sont déjà lancées dans la course au quantified self en lançant leurs applications et montres intelligentes qui calculent les calories dépensées, les kilomètres parcourus ou qui aident à maintenir un mode de vie de sain. Ainsi il n’y a plus de discontinuité entre le quotidien et le maintien de sa santé comme ce put être le cas auparavant avec les visites annuelles chez le médecin. Grâce aux données récoltées en permanence par les objets connectés, la santé est une affaire de chaque instant.

google carV/ En outre, dans le domaine de la production, les robots vont prendre une place croissante

Gilles Babinet prévoit un futur où les robots remplaceraient la force productive. Selon lui « Les pays où les emplois sont les plus qualifiés, sont aussi ceux dans lesquels il y a le plus de robots ». Il milite pour un investissement dans la recherche qui nous permettrait de créer des emplois plus qualifiés, ce qui permettrait aux robots de prendre la relève sur les travaux les plus ingrats. La révolution du numérique va dans ce sens en permettant l’émergence d’automates robotisés, comme une seconde révolution industrielle après le Fordisme et le Taylorisme. Pour illustrer cet état de pensée, on peut mettre en avant l'incroyable Google Car (photo ci-contre) qui promet une circulation plus sûre et... sans conducteur ; ceci grâce à un système de pilotage digne d'un film de science-fiction. La conduite du véhicule est en effet totalement prise en charge par un super-logiciel de robotique qui fait appel à des technologies de pointe utilisées dans le domaine aérospatial. Et ... ça fonctionne !!!

On nous prédit depuis des décennies la révolution numérique, et nous y sommes !

Mais de quoi s’agit-il ? Ce n’est pas simplement un foisonnement d’appareils nouveaux aux performances et à l’esthétique qui font rêver, mais une révolution profonde des rapports sociaux qui touche tous les secteurs : la vie sociale, les associations, les loisirs, la ville, l’école et l’entreprise qui paraît cependant pour une fois à la traîne. On ne sait pas si cette révolution créera le monde nouveau et harmonieux que des prophètes nous ont fait miroiter, mais une certitude inattendue émerge de l’observation : nous y allons gaiement et dans une relative douceur. Les « révolutionnaires » sont en effet souvent des gens ordinaires qui s’engagent sans leaders, sans slogans ni implication irréversible.

Deux précédentes "révolutions" ont marqué notre civilisation par des bouleversements techniques, et sociaux culturels considérables. La première fut celle de l'imprimerie par Gutemberg, la seconde fut sans conteste la "révolution industrielle" … Nous sommes en train de vivre la troisième, d'un genre très différent, avec l'avènement du "numérique".

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